Message du Professeur Zolmirel (suite et fin)

L’arrivée des enfants et de Zilmis fut l’occasion d’heureuses retrouvailles. Nerti était euphorique, plus timide, Zilner arborait un visage néanmoins comblé. Les enfants, de même que nous tous, avions mis nos plus beaux habits de fête pour faire bon accueil à notre invité si attendu.

Plutôt hésitante, Minel était partagée entre une joie débordante et l’écueil de la langue qu’elle maîtrisait encore imparfaitement.

  • Cela n’est rien, lança Amoni. Tu peux lui parler en Denakh si tu préfères, nous comprendrons tout aussi bien. Je suis certain que tout va très bien se passer, assura-t-il en la serrant près de lui.

Un éclat d’énergie intense les unit brièvement, et Minel parut apaisée par le fluide brillant de son bien aimé. Ils passèrent sur la terrasse pour être seuls un moment, et chacun de nous s’affaira de son mieux pour disposer les chaises et les derniers plats.

Avec Zilmis, nous sommes montés à l’étage préparer une chambre douillette pour Ilnelys. Il ne nous restait pas grand chose à faire. Les enfants avaient tenu eux-mêmes à faire le lit de leur parent, placer des tableaux, et des vases garnis de parfum floral léger. Bien sûr, il n’y avait pas de lien de parenté direct entre eux, mais je les écoutais avec bonheur relater leur rencontre si émouvante.

Nous nous sommes attablés, et avons perçu un signal télépathique poli. Un petit vaisseau se posa sans bruit sur la pelouse. Bleu nuit dessous et d’un bleu luminescent au-dessus, il s’agissait d’une nef en forme de disque agréable. Une passerelle se déplia et Ilnelys apparut, vêtu d’une majestueuse veste bleu ciel brodée d’étoiles et de galaxies, la marque des grands voyageurs stellaires.

Je contemplais avec plaisir le grand valet élégant à la démarche souple malgré son âge immense. Il émanait de lui une assurance tranquille, une grande noblesse d’esprit, en même temps qu’une extrême bonté. Chose plutôt rare pour un Denakh, il semblait d’une simplicité absolue, je ressentis une chaleur et une spontanéité peu courante, pour ce peuple parfois assez fier.

Nous entourions Minel, attentifs à ces instants que nous espérions depuis des heures. Incapables de retenir leur joie, Nerti et Zilner bondirent vers notre invité, se précipitant vers lui pour l’embrasser. Ils le menèrent jusqu’à notre porte en riant.

Minel croisa les yeux noirs brillants de son parent, et ses larmes coulèrent. Vacillant quelque peu, ils s’étreignirent en faisant naître de nombreuses perles de lumière.

  • Si loin dans l’espace… soupira-t-il, je t’ai cherchée.
  • Si loin dans le temps aussi, mes souvenirs commencent à peine à rejaillir.

Ils s’essuyèrent les yeux, ils avaient parlé en Denakh, mais tout le monde comprit parfaitement, même Amoni, qui s’était efforcé de progresser en cette langue. Minel nous présenta tous, en expliquant combien nous nous sentions honorés par cette visite.

Ilnelys me parut d’emblée d’agréable conversation, rieur, et empli de curiosité. Je percevais à son visage qu’il avait traversé maints périls et qu’il connaissait fort bien les voyages dans l’espace.

  • Vous avez vous aussi fait de nombreux voyages, nous dit-il. Vous êtes bien des semeurs de mondes. C’est une tâche brillante et noble de répandre la vie, quand les miens ne font que piller des astéroïdes.
  • Nous nous occupons uniquement de vie végétale. C’est vrai que cette tâche est positive. C’est aux Créateurs de mondes que revient le mérite. Ce sont eux qui orchestrent tous les courants de vie première en formation sur les mondes à peine éclos. Les Denakhs sont nos amis. Il existe ici une importante délégation, et ce sont des êtres de haute pensée, exposais-je. Ils sont bien différents, en tout cas contre l’impérialisme du régime en place.
  • Les nôtres sommes aussi révulsés de l’idéologie impérialiste. Plusieurs groupuscules indépendants veulent changer les choses, abolir l’esclavage, les castes, et les visées minières, entre autres. J’aspire à demeurer sur ce monde désormais, osa avouer Ilnelys, ou en tout cas ne plus retourner chez les miens.
  • Je comprends votre désarroi, exposa Amoni. Votre monde est sur la bonne voie, il faut seulement du temps pour qu’il puisse changer. Nos sociétés étaient également ainsi autrefois, un monde technologique et glacé, qui n’avait plus de lien avec la nature, la philosophie du cœur. Nous avons mis du temps pour réapprendre ce que nous avions perdu.Vous êtes ici le très bienvenu. Nous ferons tout ce qui est en notre pouvoir pour vous aider.

Ilnelys se confondit en remerciements, il était touché de notre soutien. Le repas se révéla succulent, et il fit honneur à chaque plat. Les enfants exultaient de joie, leurs yeux brillaient comme des soleils en cet instant précieux.

  • D’où vous vient donc cet intérêt pour le voyage spatial ? demanda-t-il aux enfants.
  • Nous souhaitons cela, je vais devenir aspirant pilote, et lui, aspirant navigateur, lança fièrement Nerti en montrant son jeune frère. Il est passionné par les cartes, les plans de vol, tout cela.
  • Et lui ne pense qu’à faire des acrobaties aériennes ! s’amusa Zilner.
  • Je suis bien heureux mes chers enfants, les complimenta Ilnelys. Le professeur Zablinsk est très élogieux à votre propos. C’est une grande fierté d’avoir deux enfants si brillants auprès de moi.
  • Et toi ? demanda Zilner. À quel âge as-tu appris à piloter un vaisseau ?
  • Une navette, corrigea Ilnelys. Je fus confié à un maître pilote vers l’âge de 8 ans, et à environ 13 ans, je pilotais un esquif de petite taille sous sa surveillance. La croissance cérébrale des nôtres est très rapide et permet cela. La cognition doit être suffisamment épanouie, les émotions stabilisées. Il est important que les pilotes ressentent leur environnement avec acuité. Je voulais devenir navigateur, mais je ne fus pas retenu. Mon regard ne portait pas assez loin au-delà. Et entre temps, j’ai découvert ma passion pour la mécanique stellaire. Le haut commandement en charge des jeunes recrues était surpris, mais intrigué. Je fus affecté à la réparation d’un cargo très endommagé. Voyant le résultat obtenu en peu de temps, j’ai été choisi aussitôt ! s’amusa-t-il. Ensuite, mes études théoriques pour devenir ingénieur assistant en maintenance ont été très longues. Il fallait mémoriser un nombre incalculable de plans de navires, et le schéma technique complet des différentes pièces de propulsion. Il fallait ressentir ce qui avait lieu dans la machine, détecter les contraintes, les débuts de pannes avant qu’elles ne se produisent. Je devais mémoriser toutes les possibilités, les niveaux de probabilité, suivant les modèles de navire, la voilure, le type de propulsion.
  • C’est incroyable, répondit Nerti. Cela est proche de ce qui nous a été enseigné. Nous avons dû aussi mémoriser des tas de plans de navires, pour ne pas nous perdre et apprendre à ressentir les pannes dans les circuits électriques. Il y avait des armoires avec des milliers de câbles, il fallait trouver très vite ce qui ne marchait pas. En revanche, nous avons bien moins appris sur les probabilités, et le fonctionnement des différents types de réacteurs. Nous devions parfois sortir dans l’espace pour retirer les fragments de glace des collecteurs.

Ilnelys ne souffla mot, il se contenta d’entourer les enfants et de les embrasser.

  • Vous avez été vraiment très courageux, leur dit-il. Il s’agit de l’aspect le plus haïssable du régime insurgé : obliger des enfants de quelques années à sortir dans l’espace. Mes amis de la délégation Denakh agissent pour mettre fin à de telles activités.
  • Ils ont raison, répondit Zilmis. Chez nous, les vaisseaux doivent se poser et être à l’arrêt pour pouvoir être inspectés. Il est très rare que l’on doive sortir dans l’espace pour réparer. Lorsqu’un blindage est abîmé, il peut être remplacé de l’intérieur la plupart du temps. Autrement, le vaisseau ralentit pour pouvoir agir sans danger.
  • Les experts avec lesquels je travaille au centre de soins disent de même, exposa Amoni. Certaines machines dangereuses doivent être mises aux normes ou démantelées. Cela inclut les installations industrielles. Beaucoup de boucliers vétustes présentaient des lacunes. Il y a eu trop de responsables d’ingénierie, qui fermaient les yeux pour des raisons de rendement. Leur action a permis de rénover nombre d’ateliers dangereux où les servants avaient des blessures anormales.

Chacun de nous se félicita de ces avancées. Il était pour nous impensable que des petits clones puissent perdre un bras en de telles occasions. Même si la perte d’un membre était une chose qui ne mettait pas leur vie en péril, et même si cela pouvait être soigné parfaitement, de telles blessures n’avaient plus à être. Les clones pouvaient aisément repousser la douleur, mais ils avaient droit au respect et à l’égalité.

  • Il en est de même des femelles recluses des montagnes exposais-je. C’est la même forme d’oppression vile qui siège en ces provinces. Les habitants se complaisent en une vie archaïque où même l’usage des lessiveuses et des polisseurs à vaisselle est proscrit !
  • Ça alors ! lança Ilnelys avec une stupeur comique. Mais comment font-ils donc pour laver leur linge ? s’étonna-t-il en lissant le pli de sa veste brodée impeccable.
  • Les femelles et les androgynes doivent le laver à la rivière, dans l’eau glacée, sans se plaindre, émit Zilmis.
  • Vraiment ? Ils le lavent à la main ?!! C’est impensable, enfin ! Pourquoi ont-ils donc peur des lessiveuses, des détacheurs à vapeur et des rouleaux séchants ? répondit-il.
  • En raison de la religion, est impur ce qui est mu par une force autre que celle des bras et des jambes. Les appareils présents dans une cuisine sont vus comme un péché, comme le signe de la paresse, expliqua Zilmis en levant les yeux au ciel.
  • Ton oncle répare bien des vaisseaux, et il ne pédale pas à l’arrière pour les faire décoller, que je sache ? ironisais-je.

Chacun éclata de rire, la perspective de voir l’oncle de Zilmis, singulièrement grincheux, réaliser cet exploit sportif ressemblait à un petit miracle.

  • La nuance est subtile, mon oncle ne pilote pas. Et il y a moins d’observance lorsqu’il s’agit de faire des affaires. Mon oncle répare des vaisseaux uniquement. La région des montagnes est obligée d’employer des vaisseaux pour subsister, mais n’a plus le droit d’en fabriquer d’autres par crainte du pouvoir religieux. Ils sont dans un état épouvantable pour cette raison, relata Zilmis.
  • Nous devons avoir les meilleures pensées pour les aliens des montagnes qui vivent courageusement sous le joug de ces croyances séculaires. Beaucoup d’entre eux aspirent certainement à être libérés et ce jour viendra, philosopha Ilnelys.

Chacun de nous répéta des bénédictions, avec au cœur l’espoir sincère que les choses changent.

Erazel nous avait assurés qu’elle ne resterait pas les bras croisés. Je la pensais suffisamment décidée à bousculer tout cela, en envoyant promener toutes ces vieilles traditions désuètes, qui avaient finalement séparé Zilmis de sa famille. Les anciens ne pouvaient rester insensibles face aux pensées de désarroi et de souffrance qui jaillissaient de plus en plus de la contrée des montagnes.

Nous avons achevé là notre repas si joyeux. Les enfants tombaient de sommeil. Amoni alla les border, pendant que nous nous occupions de débarrasser la table.

Ensuite, chacun se mit en habit de nuit et alla se coucher. J’entrais dans notre chambre pour tirer les rideaux, une belle étoile blanche se mit à scintiller au ras de l’horizon.

Zilmis me rejoignit bientôt, nos deux pensées pleinement reliées après tout ce qui s’était dit.

  • Il est temps que j’aille rendre visite à ma famille, lança-t-il par l’esprit. Je ne suis plus un androgyne soumis craignant le regard de ses parents ! J’aspire à ce que mes jeunes sœurs deviennent libres.
  • En ce cas, tu as là un allié de plus, qui semble tout à fait révolté par la vie médiévale de nos frères et sœurs des montagnes, dis-je en me réjouissant intérieurement. Ilnelys semble aussi horrifié de tout ceci qu’Erazel.
  • Plus aucun alien ne devrait être esclave d’un maître ou de sa famille, fit simplement Zilmis. Mes sœurs méritent la liberté, elles méritent d’œuvrer en bibliothèque ou de piloter des vaisseaux vers les étoiles si elles en ont envie.

J’étais parfaitement d’accord là-dessus, je l’étreignis pour lui manifester mon soutien. Une énergie très vive nous relia aussitôt.

Cette journée m’avait comblé de bien des manières. Je sentais la pensée douce des enfants rayonnants dans leur sommeil.

Je vous remercie du fond du cœur pour votre lecture, chers amis de la Terre bleue. Recevez toutes nos pensées de joie et de soutien, que le bonheur accompagne chacun de vos pas !

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Texte partagé par les Les Nouvelles Chroniques d'Arcturius - Au service de la Nouvelle Terre