Gaïa est vivante. James Lovelock et Lynn Margulis l’ont prouvé scientifiquement il y a des décennies, démontrant que l’air, les océans, le sol et tous les êtres vivants de cette planète fonctionnent comme un seul et même organisme, s’ajustant constamment pour maintenir les conditions propices à la vie. Ce n’est pas une métaphore. C’est un fait mesurable. L’atmosphère recèle un équilibre chimique impossible à maintenir par elle-même, qu’aucune planète morte ne pourrait préserver. Quelque chose la régule. Ce quelque chose, c’est Gaïa.

Les peuples autochtones n’ont jamais eu besoin d’une étude scientifique pour le savoir. Le peuple U’wa de Colombie a toujours appelé le pétrole « ruiria », ce qui signifie « le sang de la Terre Mère ». Lorsque les compagnies pétrolières sont venues forer sur leurs terres, les U’wa ont décrit le forage comme une blessure infligée à un corps vivant. Ils le pensaient au sens littéral du terme, et ce, des siècles avant que Lovelock n’écrive le moindre mot. Pour comprendre ce qui lui est arraché, il faut observer le fonctionnement d’un corps, système par système, fluide par fluide.

L’eau est le sang visible. Dans la médecine indienne ancienne, on l’appelle Rasa, le fluide vital et le plasma qui se transforment en sang, circulant comme le Gange pour transporter la force vitale à travers le corps. Dans la tradition chinoise, les rivières sont les Long Mai, les veines du dragon qui véhiculent l’énergie à la surface de la Terre. L’eau circule, respire, tombe sous forme de pluie et irrigue les veines supérieures de la planète pour maintenir la biosphère en vie. Elle est visible, elle se déplace rapidement et se renouvelle à une échelle de temps perceptible par l’être humain. C’est le sang que chacun comprend déjà, car c’est celui que la nature ne cesse de donner.

Le pétrole est quelque chose de plus profond, de plus lent et de bien moins clément. Il ne circule pas dans l’air ni ne nourrit les arbres comme le fait l’eau. Il appartient aux profondeurs du monde souterrain, enfermé dans l’obscurité sous une pression colossale, issu d’une vie disparue des dizaines de millions d’années avant que le premier être humain ne se tienne debout. Si l’eau est le sang de la chair de Gaïa, le pétrole est la moelle osseuse de son squelette, ce que les Védas appelaient Majja Dhatu. La moelle n’est pas du sang. La moelle est le tissu dense et caché à l’intérieur des os, à partir duquel le sang est constitué, et une fois épuisée, le corps ne peut la reconstituer rapidement. Le pétrole est ce même type de substance dense, cachée et porteuse, enfouie dans la structure même de la planète, et la Terre ne peut pas non plus la remplacer rapidement.

La moelle osseuse joue un rôle structurel essentiel dans le corps, et le pétrole remplit la même fonction dans la Terre. Chez l’être humain, ce fluide profond supporte une partie du poids que le squelette supporterait à lui seul. Dans le sol, c’est identique. La roche sous la surface subit une pression tectonique colossale due à l’accumulation de matières géologiques, et le pétrole emprisonné dans cette roche absorbe une partie de cette pression, de la même manière que l’eau contenue dans une éponge allège le poids de ses fibres. Sans pétrole, la roche supporte seule tout le poids, sans aucun élément pour répartir la contrainte.

Lorsque des milliards de barils de ce minerai sont extraits, le sol s’affaisse. Ce phénomène, appelé subsidence, est bien réel. Il a inondé des quartiers de Houston, fissuré des autoroutes dans la vallée centrale de Californie et englouti des zones entières en Indonésie sous le niveau de la mer. Le sol garde en mémoire la quantité de minerai extraite et s’affaisse de façon permanente pour compenser.

Mais l’affaissement n’est que la partie visible de l’iceberg. Le pétrole joue également le rôle de liquide synovial, cette substance grasse et visqueuse qui lubrifie les articulations humaines et empêche les os de frotter directement les uns contre les autres. Dans les profondeurs de la Terre, le pétrole amortit les immenses articulations où les plaques tectoniques se rencontrent et glissent l’une contre l’autre. Il permet à la roche de fléchir et de se courber sous la pression au lieu de se briser net. Sans ce lubrifiant, les articulations s’assèchent. La roche se compacte, durcit et devient cassante. Au lieu de se déplacer progressivement et de relâcher la pression petit à petit, elle se brise d’un coup.

Le pétrole est aussi la réserve de graisse de Gaïa, son tissu adipeux. Le corps humain stocke les graisses comme une réserve d’énergie profonde, une isolation contre le froid et un tampon sur lequel les organes peuvent puiser en cas de famine ou de blessure. Le pétrole fonctionne de la même manière pour la chimie interne de la Terre. Il s’agit d’un stock enfoui et concentré d’énergie solaire ancienne, enfoui sous terre comme la graisse est stockée sous la peau. Lorsqu’un corps épuise trop rapidement ses réserves de graisse, sous l’effet d’un stress prolongé, il ne se contente pas de perdre du poids. Il commence à puiser dans les muscles et les tissus organiques pour survivre. La planète puise dans sa réserve la plus profonde depuis plus d’un siècle, et ce qui est consommé ensuite n’est plus la graisse.

Le pétrole est aussi la gaine de myéline de Gaïa. Dans le système nerveux humain, les nerfs sont enveloppés d’une couche graisseuse de myéline qui isole les signaux électriques, évitant ainsi les erreurs de transmission et les courts-circuits. Le pétrole remplit la même fonction au cœur de la Terre. Il agit comme un isolant électrique et magnétique massif, protégeant le réseau tellurique planétaire, ce système de courants profonds qui constitue le système nerveux de la planète. Sans cette isolation, les courants énergétiques profonds seraient à nu, exposés et circuleraient sans protection, l’équivalent géologique d’une lésion nerveuse.

Et sous cette apparence, le pétrole est une trace indélébile. Chaque baril porte la signature chimique exacte du marais, de la mer ou de la forêt dont il est issu, il y a des dizaines de millions d’années. C’est un journal intime, écrit au carbone plutôt qu’à l’encre, contenant des informations irrécupérables une fois disparues. Le brûler, c’est comme si le journal ne se fermait pas simplement : il disparaissait. La fumée, elle, ne conserve aucune trace.

Le corps humain conserve la mémoire de la même manière : inscrite dans les muscles, les fascias, les tissus profonds, elle n’oublie jamais les traumatismes, même après que la conscience s’en soit détachée. L’huile de Gaïa est cette même forme de mémoire somatique, à ceci près qu’elle est pressée dans la roche plutôt que dans les muscles, renfermant l’histoire de tout ce qui a vécu et péri sur cette planète, bien avant que quiconque ne vienne la consigner par écrit.

Les U’wa ne parlaient pas par métaphore lorsqu’ils qualifiaient le pétrole de sang. Ils décrivaient une réalité fonctionnelle et biologique, à laquelle la science moderne est simplement parvenue par un autre chemin et à laquelle elle a donné un autre nom.

Exploiter le pétrole, ce n’est pas simplement extraire du combustible du sol. C’est vider les os de leur substance. C’est assécher le liquide synovial qui assure la mobilité des articulations. C’est puiser dans les dernières réserves de graisse profonde que le corps conserve pour les situations les plus critiques. C’est dénuder l’isolation des nerfs d’un corps planétaire qui fonctionne grâce à l’électricité, tout comme le corps humain. C’est effacer la mémoire de l’histoire de la Terre, écrite pendant des dizaines de millions d’années et irréversiblement inscrite dans nos mémoires. Le sol s’affaisse de façon mesurable à Houston, dans la vallée centrale de Californie et en Indonésie. La roche, privée de lubrification, durcit et devient cassante. Les réserves s’épuisent et le système commence à puiser dans ses propres ressources. Le courant circule à découvert. Il ne s’agit en aucun cas d’une affirmation spirituelle concernant une planète potentiellement vivante. C’est la description d’un organisme vivant qui se vide de son sang, et les preuves physiques de ce phénomène sont déjà présentes dans le sol.

Source:https://markashryock.substack.com/p/the-black-blood-of-gaia

Traduit et partagé par les Chroniques d'Arcturius

 

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