Nous vivons l’effondrement d’un monde bâti sur un mensonge. Notre ancien mode de survie, celui que l’on nous a appris à considérer comme naturel, est à bout de souffle. Ce modèle de survie est un système conçu autour de la transaction, de l’extraction et d’un égoïsme profond et systémique. Nous constatons cet effondrement dans la dégradation de nos écosystèmes, la fragilité de nos structures économiques et le désespoir silencieux qui imprègne notre quotidien. Nous l’appelons le monde tridimensionnel, et sa caractéristique principale est le narcissisme.
La question fondamentale du monde transactionnel est simple et prédatrice : quel est le strict minimum que je puisse vous donner pour obtenir le maximum de votre part ?
On observe cette logique prédatrice sur nos lieux de travail, où les entreprises exploitent au maximum le travail des individus pour un salaire minimal. On la retrouve dans notre rapport à la terre, où l’agriculture industrielle épuise les sols de tous leurs nutriments afin de maximiser les rendements à court terme. On la perçoit également dans nos relations personnelles, où l’on se considère parfois comme une ressource à exploiter plutôt que comme un être humain à connaître. Le modèle transactionnel est une logique d’épuisement. Il présuppose la rareté des ressources, l’isolement de chacun et l’idée que notre seule chance de survie est de prendre avant d’être pris.
Mais un nouveau paradigme émerge des décombres de l’ancien. Certains le qualifient de changement de dimension, d’ascension vers un état de conscience unifié. Ce nouveau mode d’être ne repose pas sur une logique d’extraction, mais sur la loi de la communion.
La question posée par ce nouveau paradigme est fondamentalement différente. Quel don puis-je offrir, et comment puis-je l’offrir pour le plus grand bien de tous, y compris le mien ?
Ce changement n’est ni une douce sentimentalité, ni un sacrifice de soi naïf. Il s’agit d’une description précise du fonctionnement réel de l’univers physique lorsque nous cessons de le réduire à un modèle mécanique. Pour le comprendre, il nous faut nous tourner vers les penseurs qui, bien avant la crise actuelle, ont percé à jour l’illusion de la séparation. Ces penseurs ont scruté la terre, les étoiles, les animaux et l’histoire profonde du cosmos, et tous ont découvert la même vérité fondamentale : nous ne sommes pas des fragments isolés qui s’entrechoquent sur une planète morte. Nous sommes des cellules au sein d’un organisme vivant.
Aldo Leopold, pionnier de l’écologie moderne, a consacré sa vie à observer les conséquences d’une mentalité transactionnelle sur le paysage américain. Dans son ouvrage fondamental sur l’éthique de la terre, Leopold a compris que nos crises environnementales découlent d’un refus de nous percevoir comme membres d’une communauté plus vaste. L’être humain traite la terre comme une propriété, une marchandise à posséder et à exploiter.
Pour expliquer ce changement de perspective, Léopold a écrit sur la nécessité de penser comme une montagne. Il se souvenait d’avoir vu s’éteindre la flamme verte et intense dans les yeux d’un loup qu’il venait d’abattre, un acte motivé par la conviction, un peu simpliste, que moins de loups signifieraient plus de cerfs et un paradis pour les chasseurs. Mais Léopold a vu la montagne se dépouiller de sa végétation à mesure que la population de cerfs explosait en l’absence de son prédateur naturel. Il a écrit que seule la montagne a vécu assez longtemps pour entendre objectivement le hurlement d’un loup. Penser comme une montagne, c’est avoir une profonde compréhension écologique de l’interdépendance de tous les éléments d’un écosystème, plutôt que de les considérer comme des nuisibles ou des ressources isolés.
Léopold soutenait que nous devions élargir les frontières de notre communauté pour y inclure les sols, les eaux, les plantes et les animaux. Il nous invitait à cesser de considérer la terre comme un adversaire à conquérir ou une ressource à piller. Nous devons au contraire la percevoir comme un système vivant auquel nous appartenons. Léopold résumait cette relation dans sa définition classique de l’éthique de la terre : une chose est juste lorsqu’elle tend à préserver l’intégrité, la stabilité et la beauté de la communauté biotique ; elle est injuste lorsqu’elle tend à faire le contraire.
Quand on regarde la terre à travers les yeux de Léopold, la question de ce qu’on peut en retirer disparaît. On commence à se demander ce qu’on peut apporter à sa santé. On réalise que notre propre bien-être dépend entièrement de celui de la forêt, de la rivière et du sol. On ne peut être en bonne santé dans un monde malade.
Cette prise de conscience écologique correspond à la vision cosmique de l’univers proposée par le cosmologiste évolutionniste Brian Swimme. Ce dernier, de concert avec l’historien culturel Thomas Berry, envisageait l’histoire du cosmos non comme une collection d’objets physiques aléatoires, mais comme une communion évolutive de sujets.
Swimme a identifié trois principes cosmologiques fondamentaux qui ont guidé l’évolution de l’univers depuis sa première éruption il y a treize milliards et huit milliards d’années : la différenciation, l’intériorité et la communion.
La différenciation signifie que l’univers tend à créer une unicité absolue. Il n’existe pas deux étoiles, deux feuilles ou deux êtres humains identiques. L’univers abhorre la monoculture.
L’intériorité, ou subjectivité, signifie que toute chose possède un intérieur. Chaque entité, de l’atome à l’être humain, est un centre d’expérience et d’essence sacrée qui s’auto-organise.
La communion est le principe qui unit le tout. Rien n’existe isolément. Tout est lié par un vaste réseau indissoluble de relations.
Swimme a souligné que lorsque ces principes cosmologiques sont en équilibre, l’évolution progresse de manière créative. Lorsque l’hydrogène et l’oxygène s’unissent, ces éléments se différencient pour donner naissance à une substance entièrement nouvelle : l’eau. L’univers se construit ainsi. Il ne se construit pas par la domination de parties sur d’autres, mais par l’établissement de relations profondes entre des entités uniques, créant ainsi de nouveaux niveaux de réalité.
Vous pouvez observer ce même principe dans votre propre corps. Des milliards de cellules individuelles, chacune avec son histoire biologique et sa fonction propres, œuvrent de concert pour former un être conscient unique. Aucune de ces cellules ne domine les autres. Aucune ne survit isolément. Le soi que vous appelez « vous » n’est pas une entité statique. Le soi est une relation.
Lorsque les humains fonctionnent selon un modèle transactionnel, nous transgressons ces principes cosmiques. Nous tentons de réduire la différenciation à une conformité rigide. Nous ignorons l’intériorité du monde, traitant les arbres, les animaux et les autres êtres humains comme des objets plutôt que comme des sujets. Et nous nions notre communion avec le vivant, prétendant pouvoir nuire à l’ensemble de la vie sans nous nuire à nous-mêmes.
Le théologien Matthew Fox a intégré ces intuitions écologiques et cosmologiques à notre vie spirituelle à travers ses travaux sur la spiritualité de la création. Il a remis en question la conception religieuse traditionnelle du péché originel, qui présentait souvent le monde physique comme un lieu d’exil corrompu et l’être humain comme fondamentalement imparfait. Fox, quant à lui, a mis l’accent sur la bénédiction originelle.
La création elle-même est la révélation première du divin. Chaque créature, chaque rocher et chaque étoile est une expression unique de l’amour sacré.
Fox a beaucoup écrit sur le chemin du mystique, qui consiste à traverser l’émerveillement, l’obscurité, la créativité et la justice. Dans la perspective spirituelle de Fox, le but ultime du développement spirituel n’est pas de fuir le monde, mais d’entrer en communion profonde et créative avec lui. Lorsque nous prenons conscience de notre don originel, nous cessons d’agir par peur et par manque. Nous cessons d’accumuler. Nous commençons à comprendre que notre travail créatif, notre art et notre labeur quotidien sont des dons offerts à la communauté pour le renouveau de la Terre.
Cette vision d’un univers vivant, respirant et unifié a également été documentée par le pilote, journaliste et scientifique Guy Murchie. Dans son ouvrage monumental sur les mystères de la vie, Murchie a consacré dix-sept années à étudier l’interconnexion profonde de toute chose à travers la biologie, la physique et la philosophie.
Murchie a identifié des mystères fondamentaux de l’existence, notamment la nature abstraite de la matière, l’omniprésence de la vie et l’interdépendance profonde de toutes les créatures.
Murchie a démontré qu’au microscope comme dans le cosmos, les frontières que nous traçons entre les choses sont totalement arbitraires. Un arbre ne s’arrête pas à l’extrémité de ses feuilles ; il échange constamment des gaz avec l’atmosphère, puise l’eau des profondeurs de la terre et communique avec d’autres arbres grâce à des réseaux fongiques souterrains. La Terre elle-même se comporte comme un superorganisme unique.
Les travaux de Murchie révèlent que la vie n’est pas un phénomène occasionnel sur une roche inerte. La vie est l’essence même de l’univers.
Lorsque tous ces éléments sont réunis, la frontière entre le monde transactionnel tridimensionnel et le monde de communion à cinq dimensions devient claire.
Le vieux monde est une construction de la peur. C’est le monde de l’individualisme, qui tente désespérément de protéger ses frontières, de sécuriser ses ressources et de contrôler son environnement. C’est le monde qui se demande jusqu’où il peut aller en se contentant du strict minimum. Le vieux monde, c’est le narcissisme à l’état pur. Le monde transactionnel est une impasse. C’est un cercle vicieux qui finit par s’autodétruire car il détruit les relations mêmes qui le font vivre.
Le monde nouveau est une construction d’amour. Le monde nouveau est le monde de l’être connecté. Le monde nouveau commence par la prise de conscience que votre identité ne se limite pas à votre corps physique. Vous êtes une expression localisée de la Terre, un œil à travers lequel l’univers se contemple, un esprit à travers lequel le cosmos pense.
Dans cet état de conscience, le désir d’extraire et d’accumuler n’a aucun sens. Vous ne cherchez pas à extraire des ressources de vos propres poumons, ni à faire payer votre propre cœur pour pomper le sang. Vous laissez simplement la force vitale circuler.
Cette transition nous oblige à nous poser ces deux questions centrales.
Premièrement : quel est mon don ?
Cette question part du principe que vous n’êtes pas vide. Vous n’êtes pas un consommateur attendant d’être comblé par le marché. Vous êtes un être unique, différent, né avec une médecine particulière, une voix particulière et une perspective particulière, fruits de treize milliards et huit milliards d’années de préparation par l’univers. Votre don peut être de cultiver la terre, d’enseigner aux enfants, de programmer, de construire des maisons ou simplement d’offrir une présence réconfortante à ceux qui souffrent. Quel que soit votre don, il vous appartient et vous a été donné pour être partagé.
Deuxièmement : comment puis-je donner pour le plus grand bien de tous, y compris le mien ?
S’inclure soi-même est essentiel. L’ancien paradigme présentait souvent un faux dilemme : soit on est égoïste et on prend tout, soit on est altruiste et on se sacrifie jusqu’à l’épuisement. Ces deux options reposent sur la séparation. Elles supposent toutes deux que votre bien et le bien de la communauté sont deux choses distinctes.
Dans ce nouveau paradigme, votre bien et celui de la communauté sont indissociables. Lorsque vous offrez pleinement votre don, vous éprouvez la joie et la satisfaction les plus profondes qu’un être humain puisse connaître. Vous êtes pleinement vivant. Vous êtes à votre juste place dans l’écosystème. Simultanément, la communauté s’enrichit de votre contribution. Le don circule, vous soutenant en retour grâce à la réciprocité naturelle d’un système interconnecté.
Pour mettre cela en pratique, il faut apprendre à l’appliquer au quotidien. Le point de départ est simple : il suffit de faire ce qu’on aime et de suivre sa passion.
Vous devez rechercher et vous consacrer pleinement à ce qui capte toute votre attention. Cherchez les espaces et les activités où votre concentration est telle que vous ne pensez plus au passé ni ne vous inquiétez de l’avenir. À ces moments-là, vous êtes pleinement présent.
Lorsque vous vous alignez sur cet état de présence profonde, vous créez avec amour. Vous n’effectuez plus de transaction ni ne recherchez d’approbation. Vous laissez simplement votre don particulier s’exprimer à travers vous.
En faisant ce que vous aimez, vous ancrez la lumière à la terre. Vos actions deviennent un point de connexion physique avec une fréquence d’existence supérieure. De ce point d’ancrage, vous diffusez la lumière dans toutes les directions, rayonnant d’influence comme une pierre jetée dans un étang paisible. Les ondes se propagent bien au-delà de votre champ de vision immédiat, touchant des vies et transformant des environnements que vous ne verrez peut-être jamais directement.
Vous n’avez pas besoin de bouleverser votre vie du jour au lendemain pour entreprendre ce travail. Si vous commencez par pratiquer quotidiennement ce que vous aimez, même un tout petit peu, des changements considérables se produiront. Cet engagement quotidien et constant envers votre passion dissout les vieux schémas de pensée liés au manque. Cet engagement quotidien transforme votre équilibre intérieur et vous vous dirigerez naturellement vers une vie plus abondante.
Nous constatons l’émergence de cette économie solidaire, qui commence à percer les failles de nos institutions défaillantes. Nous la voyons se manifester dans les communautés qui reconstruisent leurs systèmes alimentaires locaux, dans les créateurs de logiciels libres qui partagent gratuitement leurs créations avec le monde entier, dans l’essor des réseaux d’entraide en temps de crise, et dans la prise de conscience croissante que nos systèmes économiques doivent être repensés pour servir la vie plutôt que la dette à intérêts.
Nous n’avons pas à attendre cette transition. Aucun gouvernement lointain ni aucune technologie future n’a à l’accomplir pour nous. La transition se produit chaque fois que nous changeons la question que nous posons au monde. Chaque fois que nous sortons du calcul de l’échange pour entrer dans la communion, nous ancrons le nouveau paradigme. Nous cessons de considérer le monde comme une ressource inerte et commençons à le considérer comme une demeure sacrée.
Droits d’auteur © Mark A. Shryock. Reproduction autorisée avec mention de la source.
SOURCES
Swimme, Brian et Thomas Berry. The Universe Story: From the Primordial Flaring Forth to the Ecozoic Era. San Francisco : HarperSanFrancisco, 1994.
Leopold, Aldo. A Sand County Almanac, and Sketches Here and There. New York : Oxford University Press, 1949.
Fox, Matthew. Original Blessing: A Primer in Creation Spirituality. Santa Fe : Bear & Company, 1983.
Murchie, Guy. The Seven Mysteries of Life: An Exploration of Science and Philosophy. Boston : Houghton Mifflin, 1978.
Traduit et partagé par les Chroniques d'Arcturius
– Au service de la Nouvelle Terre –

